vendredi 21 août 2009

Graffiti Taxonomy [ Né dans la rue ] par F.C.S.

F.C.S. est une vieille connaissance, lors de notre dernière rencontre je lui avais confié mon point de vue sur l'exposition «Né dans la rue» et ma volontée d'écrire un article dessus. Deux semaines plus tard, alors que je venais juste de finir mon post sur l'expo, j'ai reçu un texte de sa part.


Graffiti taxonomy : Paris, 2009.

«Je voudrais remercier les writers à Paris, dont j'ai photographié le travail entre le 24 et le 28 avril 2009.»
Voici la mention qui accompagne l'œuvre dʼEvan Roth, exposée sur la façade matérielle (comme sur celle "en ligne") de la fondation Cartier, dans le cadre de lʼexposition « Né dans la rue - Graffiti ».

Taxonomie : Classification d'éléments; suite d'éléments formant des listes qui concernent un domaine, une science.
Les «éléments», ici, sont des détourages informatiques de tags, à partir des photographies que l'artiste s'est empressé de prendre dans les rues de Paris. L'intervalle de temps consacré aux photos donne le ton : on shoote tout et n'importe quoi, on mitraille, à quoi bon prendre le temps d'éduquer son oeil, l'important étant d'accumuler une copieuse banque de données. Avant même de se pencher sur le travail, on flaire la précipitation, la pirouette de dernière minute, l'habileté de l'artiste à vendre un travail qu'il ne maîtrise pas, sur un domaine qu'il ne connaît pas, à des gens qui n'y connaissent rien non plus. Par contre, des deux bords, on s'entends bien à magnifier du vide dans un packaging alléchant.
Le détourage est en lui-même un crime, pour un travail se rapportant au graffiti ou à n'importe quelle forme d'action in situ : abolition, négation du contexte. Toute la substance d'un tag réside dans l'articulation trace/support, il s'agit là d'une évidence qui n'a plus lieu d'être exposée. Un tag transposé sur un fond neutre, ce n'est plus un tag. Sa spécificité tient à son existence dans un contexte urbain, que seul un oeil photographique averti peut aspirer à transmettre (cf. John Naar par exemple). L'insurmontable paradoxe d'un travail basé sur le détourage de tags, condamne l'œuvre d'entrée de jeu, à mon sens, au statut de trémoussement vain.

On me rétorquera : "C'est bien là l'angle d'attaque de l'artiste, s'intéresser à la graphie pure, à l'inventivité des writers en termes de déclinaison de glyphes, à laquelle il rend hommage."
On touche au cœur du problème : si cette œuvre bénéficie d'un telle mise en valeur (seule visible dans son intégralité depuis la rue, et déclinée en formule «interactive» sur la page d'ouverture du site de la fondation), c'est qu'elle résume la posture du commissariat d'exposition - elle la caresse dans le sens du poil. A savoir celle de porter sur les productions du graffiti un regard exclusivement esthetico-formel : celles-ci gagnent alors à être transposées dans le cube blanc ou sur un fond neutre, qui permet dʼen savourer les subtilités, en les libérant du grésillement parasite de la rue. La fondation Cartier se pose alors à la fois comme garant de la valeur artistique de l'œuvre («Nous sommes une institution artistique reconnue, donc ce que nous exposons relève de l'art - croyez-nous.») et comme éducateur du regard («Vous qui êtes trop ignorants pour remarquer ce qui est tous les jours sous vos yeux, regardez comme ils sont beaux les barbouillages, maintenant qu'on vous les plaque contre une vitre, bien alignés !»). Cette condescendance, à s'émerveiller des jolies formes ou des jolies couleurs nées dans la rue, produites par de simples sauvageons, semble être transversale à toute institution artistique qui décide de se frotter au graffiti. Frissons bon marché et gros retours sur investissement.
Mais la farce ne s'arrête pas là. Prétendre au terme de taxonomie ? Alors que le seul lien entre les "éléments" classifiés est leur présence casuelle sous l'objectif d'un amateur candide et ignare ? Se côtoient donc, dans cette classification périodique des gribouillis parisiens, les tags d'un néophyte à la main encore tremblante, d'un old-timer au geste précis, ou d'un writer new-yorkais de passage. "Tiens, sur ce tag, j'aime bien le O, je vais l'isoler et le comparer à d'autres O..." En vertu de quoi ? Les voies de l'artiste sont impénétrables, et de toute façon l'oeuvre se destine à des badauds bien disposés, auxquels on propose une mise à jour du lèche-vitrine... On pallie cette demi-science cagneuse par une mise en pli léchée et clinquante.

Je me trouve être l'auteur d'un des tags détourés : si je m'attendais aux aigreurs d'estomac en allant visiter cette exposition, je nʼaurais pas soupçonné dʼen être outré avant même de franchir ses portes. Retrouver mon tag, vecteur essentiel de toute mon expérience dans le graffiti, aussi minablement souillé dans cette tartuferie complaisante, c'en était trop pour que je passe cet épisode sous silence.
C'est vrai, légalement, je n'ai aucun droit d'auteur sur une production par nature illégale, dans le territoire visuel collectif, donc à portée de tout appareil photographique. Mais si les writers n'ont cure du droit institué, ils ont pour autant leur droit, dont les règles sont à la fois fixées et faites respectées par le rapport de forces physiques, primaire et sauvage. "Quia nominor leo", "parce que je m'appelle lion", écrivait Phèdre. Cʼest somme toute, en vertu du même principe, de la même absence de principe, que découle le travail exposé sur la façade de la fondation Cartier. C'est donc en toute concordance avec la démarche de l'artiste, s'arrogeant le droit d'utiliser comme bon lui semble ma production, de la dénaturer et dʼen tirer bénéfice, que je m'arrogerai, à l'occasion, le droit de lui enfoncer mon poing dans la gueule. Bienvenu dans le joyeux monde du graffiti.

F.C.S.


Le travaille dont il est question est celui d'Evan Roth intitulé Graffiti Taxonomy dont voici la présentation vidéo.




plus d'info sur le blog fffff.at

mercredi 12 août 2009

Né dans la rue @ la fondation cartier



La fondation Cartier nous gratifie habilement d'une énième exposition sur le graffiti et de son rapport au mouvement hip hop. Cette rétrospective émoussée, bien que réalisée avec plus de moyens que d'habitude, se borne encore une fois à décrire ce mouvement comme un art folklorique.

Exposition de marqueurs «authentiques et officiels», reproduction d'un whole-train de Seen, etc... tout le sous-sol est utilisé pour célébrer l'esprit «euphorique» des années 80 à grand renfort de films et de photos d'époque (Style Wars, Wild Style, Martha Cooper...). Rien ne manque, surtout pas l'inamovible SAMO de Jean-Michel Basquiat censé légitimer auprès des derniers indécis du caractère artistique de la chose. Les côtés subversif et agressif y sont totalement remplacés par une représentation pittoresque et naïve.

Rappelons tout de même que le graffiti n'est pas né dans les années 80, mais à la fin des années 60 à Philadelphie. Il est l'évolution des marquages territoriaux des gangs au profit d'un seul individu revendiquant sa propre existence. Ces références sont largement oubliées et contribuent à la cacophonie générale liée à cette expression.

Le monde de l'art, que l'on pourrait plus allègrement appeler le monde de la finance, considère qu'un mouvement artistique existe à partir du moment où il est en galerie. En d'autres termes, un mouvement artistique nait lorsqu'il y a un marché.

«Au tournant des années 1970 et 1980, le mouvement connait une transition qui va définitivement l’implanter dans le paysage culturel new-yorkais et contribuer à sa diffusion hors des frontières de la ville et du pays. Le monde de l’art commence à s’intéresser au graffiti et certaines galeries se consacrent presque exclusivement à exposer des travaux de graffeurs.»*

On comprends mieux alors pourquoi cette partie a été traitée même si historiquement très peu d'artistes ont fini par intégrer le marché de l'art à cette époque. Mais le plus étonnant peut-être est l'absence totale de problématique sur une thématique de ce type. Le commissariat de l'exposition, reposant sur un consensus «limite subversif», peine à cerner un mouvement pictural comme le graffiti ayant une réelle résonance sociétale. Les œuvres ou pièces sont présentées sans autre fonction que la production d'un effet spectaculaire.

Dans leur grande bonté, les curateurs ont daigné aborder la partie hors-US qui depuis maintenant 10 ans est à l'origine des principales mutations du mouvement. Malheureusement ce qui était consensuel au sous-sol frise le pathétique avec la partie européenne au rez-de-chaussée. Si je comprends parfaitement la motivation pécuniaire de certains «writers», une telle sélection n'apporte rien et surtout met en lumière l'indigence culturelle qui entoure la compréhension de ce phénomène.

Seuls les films présentés réussissent à échapper à l'aspect décoratif et à rendre l'énergie de cette culture. Pixo réalisé par João Weiner et Roberto Oliveira, Dtagno, et Nug justifient à eux seuls la visite de ce showroom. On notera l'analogie particulièrement pertinente entre graffiti et art brut soulevée dans le film brésilien.

Cette exposition ravira le chaland (qui fait d'ailleurs la queue pour y rentrer) et le néophyte (qui a pu s'entrainer sur le mur de la fondation), en somme un joli «graffiti-plage».





En guise de fin un petit article glaner sur ce site à propos de Cornbread:
Le premier taggeur se nomme Cornbread et débuta sa carrière en taggant "Cornbread loves Cynthia" sur les bus, les trains, les voitures de police et les murs des édifices de la ville en 1968.
Un peu plus tard, une mauvaise couverture médiatique proclama, en 1971, qu’il était mort. Pour prouver à la population qu’il était bien vivant, il se rendit au zoo local et peignit « Cornbread lives » (Cornbread est vivant) sur les flancs d’un éléphant.

Par la suite, on le mit au défi de peindre son « tag » sur l’avion du groupe musical «The Jackson Five », exploit qu’il réussit à accomplir à l’atterrissage de ces derniers, à l’abri du regard des autorités.

La signature de Cornbread est particulière. Il s’agit d’un « tag » surmonté d’une couronne juste au dessus du « B » de son pseudonyme, qu’il s’est d’ailleurs auto-octroyé puisqu’il adorait ces petits pains au goût sucré que sa grand-mère lui concoctait.